Pièce pour neuf danseurs, Amjad subjugue tout d’abord par son utilisation des effets de lumière. Toujours là où on ne l’attend pas, elle magnifie les corps des danseurs en les éclairant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, laissant ainsi toujours une part d’ombre sur ce qu’ils donnent à voir. Se faisant stroboscopique par instants, la lumière se décline par ailleurs en longues poursuites effrénées que les interprètes se doivent, sinon de suivre, du moins d’observer pour mieux s’y montrer ou s’y dissimuler.
Portés par une musique qui n’a rien perdu de son intensité lors de sa transposition, et dont la beauté se trouve encore rehaussée par la performance live des musiciens, les danseurs de Lock tournent et virevoltent dans une partition virtuose, qui emprunte à la danse classique tout en inscrivant le geste dans une optique résolument moderne. Le chorégraphe préfère ici la verticalité à l’horizontalité, et impose aux femmes comme aux hommes, lors d’un duo inoubliable, les pointes. Mais si la rigueur est de mise dans Amjad, et la perfection technique souvent atteinte, la chorégraphie se trouve bien loin de toute rigidité. Les codes classiques sont au contraire mis au service d’un ensemble d’actions jamais fortuit, où sauts de chats, arabesques et ronds de jambes évoquent plus les rapports humains qu’une vision transparente des gestes.

La verticalité donc, celle qui érige les corps en monuments dans une tension palpable et permanente, presque essoufflante. Que les danseurs soient dans l’élan de la course, les piqués ou les battements d’ailes de cygnes, l’intensité demeure leur dénominateur commun. Le canevas se fait dramatique, notamment lors de pas de deux extrêmes, où l’animalité de l’humain se fait écho de l’effraction de l’amour. Et c’est bien d’amour dont il s’agit. Celui qui met en péril ou celui dans lequel on trouve son salut. Mais l’amour toujours. Amjad se fait alors hymne des possibles, amour à deux, à trois ou à plusieurs, entre hommes, entre femmes, entre hommes et femmes. Et même tout ce que nous voulons.
De cette expérience du corps maîtrisé, et grâce à une écriture aussi savamment réglée que du papier à musique, Edouard Lock se fait messager d’une esthétique novatrice qui, bien que respectueuse des codes des maîtres du classique, questionne certains thèmes prédominants dans Amjad. L’animalité, l’inconscient, la norme sociale et l’identité sexuelle ; autant de motifs que Lock rappelle à notre bon souvenir, à la jonction de deux monuments qu’il fait redécouvrir, quelque part entre oraison funèbre, quête de soi et renouveau de la vie. Amjad, en marocain, signifie merveilleux. Presque un euphémisme
Jean-Baptiste Viaud

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