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"Angels in America" au Théâtre du Rond-Point


Sublime adaptation de la célèbre pièce de Tony Kushner par le prodige polonais Krzysztof Warlikowski

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Se plonger dans les cinq heures d’ « Angels in America » en polonais surtitré revient à vivre une des expériences théâtrales les plus vivifiantes de la saison. La pièce de l’américain Tony Kushner, auréolée du prix Pulitzer, a trouvé en Krzysztof Warlikowski son metteur en scène : il la gonfle d’un relief aiguisé, l’élève vers des sphères inexplorées, fait saillir ses aspérités avec une déchirante justesse. « Angels in America » nous emmène dans les années quatre-vingt, lorsqu’apparaît le sida en pleine époque Reagan. Deux couples voient leur existence bouleversée par cet « Ange de la mort » : Prior, qui se découvre séropositif, et Louis, rongé par la peur, culpabilisé par ses pulsions d’abandon ; Joe, avocat républicain mormon qui découvre son attirance pour les hommes, et Harper, sa femme shootée au valium. Leurs destins s’imbriquent, se nouent, si bien que Warlikowski emboîte les scènes de couples à la manière de pièces de puzzle, comme si Prior, Louis, Joe et Harper étaient la matière théâtrale d’une même exploration : celle du désir, de la mort, de la solitude. La mise en scène nous montre des personnages affolés par la vie. Mais même s’ils se recroquevillent et se blottissent, comme en quête d’un embryon de sécurité, ils sont habités de la dignité farouche d’êtres lucides. L’immense miroir qui leur est tendu en fond de scène semble suggérer cela, cette terrible conscience de vivre des heures noires. On a face à nous une troupe d’acteurs virtuoses dirigés d’une main de maître : ils dessinent une cartographie des affects et la langue polonaise n’est pas obstacle à son déchiffrage. La précision des surtitres, la scénographie sobre et sophistiquée de Malgorzata Szczesniak, la lumière glauque et rêveuse, tout concourt à l’intelligence de cette fresque où l’on passe du sexe à la religion, de la maladie à la politique, avec un liant, un rythme inouï, implacable. Et l’on ressort littéralement groggy du spectacle, assailli d’images et de phrases, avec l’impression d’avoir touché du doigt la rugosité du monde.

Thomas Jean

« Angels in America » de Tony Kushner, jusqu’au 18 mai, Théâtre du Rond-Point. Mise en scène : Krzysztof Warlikowski


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samedi 17 mai 2008