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Bamako, par Camille Pollas


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France-Mali, 2006, 1h58, Réalisation et scénario : Abderrahmane Sissako
Date de sortie : 18 octobre 2006

Des murs sableux, du linge aux teintures vives, des paysages filmés en plans fixes, comme plombés de chaleur. Des hommes évoluent avec lenteur dans le cadre, restent parfois immobiles. Les premiers plans de Bamako construisent le décor d’une Afrique au calme triste. Dans une large cour, un tribunal s’installe. Tout au long du film, ce sera un procès opposant la Banque mondiale et le Fond Monétaire Internationale au peuple africain, qui l’accuse de contribuer à l’appauvrissement du continent. Ce procès prend place dans une cour, un lieu qui voit le peuple accuser, témoigner, mais aussi vivre. Il faut bien. Melé (Aïssa Maïga, d’une sobre tristesse) chante dans un bar et ne parle plus à son mari, Chaka, végétant sans travail, qui apprend l’Hébreu dans l’hypothétique attente de l’ouverture de l’ambassade d’Israël à Bamako. Cette cour verra aussi défiler un mariage, un enterrement, les teinturières qui travaillent au delà du mur d’enceinte, un caméraman qui aime filmer la vérité.
Le malien Abderrahmane Sissako n’en est pas à son premier film sur les relations Nord-Sud puisque En attendant le bonheur (lauréat du Prix de la critique internationale en 2002) dénonçait l’impuissance des pouvoirs publics africains et les politiques anti-immigrations des pays occidentaux. Cette fois, le réalisateur malien critique des institutions qui jettent de la poudre aux yeux en réduisant les dettes des pays africains. Au cours du procès, la partie civile rappelle – chiffres à l’appui – qu’un infime pourcentage des aides de la Banque mondiale contribue au développement, le reste servant en fait au remboursement de la dette. Plus largement, c’est une logique capitaliste qui est critiquée, elle engendre l’échange commercial recherché par l’occident et donne le goût du profit aux élites africaines. Assez maladroitement, les défenseurs des aides internationales répliquent avec des arguments qui ne font pas mouche, particulièrement l’avocat Roland Rappaport, au paternalisme méprisant et dont le rôle pourrait paraître à la limite de la caricature. Les témoignages se succèdent, précis, humbles et puissants, comme le conte chanté par un vieil homme dont la voix et le ton sont si intenses que ses mots ne nécessitent pas de traduction.
Si le cinéma est une arme, il se fait ici rectificateur du discours que tiennent la plupart des média sur l’action du FMI et de la Banque mondiale, un discours dénué d’analyse. Sissako montre. Il n’est pas objectif, loin de là, mais il place le spectateur. D’abord comme spectateur de sa propre image, ce qui l’amène à se questionner. Ensuite comme juge de ce procès. Mise en abyme récurrente, les personnages de Bamako écoutent le procès. À la radio, par les hauts parleurs qui diffusent au delà de l’enceinte de la cour, par les enregistrements des journalistes, chacun écoute, plus ou moins distraitement, comme l’auditeur d’une radio diffusant des informations. Le réalisateur rappelle constamment sa mise en scène du procès, il la filme et la diffuse. Le soir venu, des habitants du quartier se regroupent devant la télévision pour suivre un western dont les acteurs sont presque tous des réalisateurs (on y trouve Elia Suleiman et Jean-Henri Roger). Sissako plonge dans le poste de télévision et réalise lui-même ce petit morceau d’humour noir plein de tristesse, avant de revenir aux enfants rieurs qui regardent, clin d’œil au spectateur. Avec le temps qui passe, les personnages se désintéressent. « Ce procès devient lassant » lâche un homme qui boit son café, avant qu’un autre débranche le haut parleur qui le diffuse.
La dernière place du spectateur est celle du juge en robe rouge, accusé par les défenseurs du FMI d’être partial, rendu vaguement impuissant par la dénonciation de la logique capitaliste initialement occidentale. Après la sobriété des témoins, la verve émouvante des avocats de la partie civile, le silence se fait sur la cour et le grain apparent d’une caméra locale qui filme un enterrement. Ceux qui assistent aux obsèques se trouvent précisément là où certains assistaient au procès, faces au corps. Dans le silence de ce film dans le film, les mots qui résonnaient il y a peu disparaissent, laissent place à une idée larvée. Derrière l’humanité des personnages et le courage de leur révolte, Bamako reste un film pessimiste, mais jamais résigné.

Fiche technique complète :
Bamako (Mali, 2006). Durée : 1h58. Réalisation & scénario : Abderrahmane Sissako. Image : Jacques Besse. Montage : Nadia Ben Rachid. Son : Christophe Windong. Producteurs : Denis Freyd & Abderrahmane Sissako. Producteurs associés : Danny Glover, Joslyn Barnes. Interprétation : Aïssa Maïga (Melé), Tiécoura Traoré (Chaka), Hélène Diarra (Saramba), Habib Dembélé (Falaï), Djénéba Koné (la soeur de Chaka), Hamadoun Kassogué (le journaliste), Hamèye Mahalmadane (le président du tribunal), Aïssata Tall Sall & William Bourdon (les avocats des parties civiles), Roland Rappaport, Mamadou Konaté & Mamadou Savadogo (les avocats de la défense), Zegué Bamba, Aminata Traoré, Madou Keita, Georges Keita, Assa Badiallo Souko & Samba Diakité (les témoins), Danny Glover, Elia Suleiman, Dramane Bassaro, Jean-Henri Roger, Zeka Laplaine & Ferdinand Batsimba (les cow-boys).


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jeudi 9 novembre 2006