Chagrin d’école, le dernier ouvrage de Daniel Pennac, est de ces livres dont le rangement relève du casse-tête chinois pour libraires. Doit-il rejoindre le rayonnage des textes autobiographiques, des romans, des essais, voire, en forçant le trait, des récits historiques ? Difficile de trancher puisque le livre brosse le portrait du cancre qu’a été l’auteur, renferme une conception réfléchie de l’enseignement mais trace également, en filigranes, l’évolution de l’institution scolaire et de ses acteurs, des années 50 à nos jours. Bref, une chose est sûre, Pennac s’attaque à l’école au sens large. En même temps, on s’en doutait, étant donné le titre. Alors d’où vient cette difficulté à attribuer à Chagrin d’école, un genre littéraire précis ? La réponse est sans doute à aller chercher du côté de la narration et non du côté du sujet traité. Si le créateur de Monsieur Malaussène a su attirer les lecteurs avec ce nouvel ouvrage, c’est parce qu’il a choisi, dans un premier temps, de donner exclusivement la parole au cancre, avec toutes les contradictions, les rancoeurs et les angoisses qu’il renferme. Les réflexions du mauvais élève sur l’école, les professeurs et ses parents retiennent l’attention ; d’autant plus quand le mauvais élève en question n’est autre qu’un auteur aujourd’hui reconnu par ses pairs. Cette description innovante de l’éducation surprend puisqu’elle possède le mérite de ne pas ériger le dernier de la classe en fléau du système scolaire. Mais le récit drôle et enlevé du cancre Pennachioni ne tarde pas à servir de prétexte à l’exposé méthodique et soigné des valeurs éducatives du professeur Pennac devenu grand. Le livre perd alors de son originalité et de sa sagacité tandis que le lecteur, surpris de ce revirement de situation, laisse derrière lui une partie du contentement premier procuré par la lecture de la vie du petit Pennachioni. Une foule d’idées se bousculent à travers la plume du professeur de lettres : vastes considérations sur l’école d’hier et d’aujourd’hui, typologie des élèves, des parents, des enseignants mais également bref réquisitoire contre la société de consommation et « Grand- Mère Marketing », qui grignotent petit à petit le cerveau des jeunes brebis égarées que sont les jeunes d’aujourd’hui. Un poil moralisateur, un tantinet donneur de leçons, Pennac -toutefois modéré par son Jimminy Criquet personnel qu’est l’ancien cancre qui sommeille en lui- porte un regard perplexe sur la société dans son ensemble. Ses tribulations de professeur expliquent sans doute le phénomène. Ainsi, un chapitre est consacré aux élèves pour lesquels le système scolaire ne peut plus rien et qui sont, dès l’enfance, promis à un avenir de « bandit tueur ». Certes, un brin d’optimisme aurait ici été le bienvenu, mais le style drôle et léger de l’auteur de La Fée Carabine garantit le plaisir du lecteur et bat en brèche cette tendance sournoise au pessimisme. Pennac critique et déplore, mais le fait avec humour. Cependant, ses observations critiques sur l’institution scolaire présentent le risque d’agacer ceux qui croyaient trouver, comme le laisse présager la quatrième de couverture, un texte autobiographique sur le passé scolaire chaotique d’un auteur à succès. A mi- chemin entre le traité d’éducation et l’autobiographie, Chagrin d’école est donc un formidable bric-à-brac, que Pennac qualifie d’ « essai narratif », au cas où vous ne sauriez toujours pas où le ranger. Agréable à lire dès lors qu’on accepte l’idée du livre fourre-tout.
Laureline Dupont

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