Nous nous sommes rendus chez Singer, à Levallois-Perret, impatients de voir à quoi ils pouvaient bien ressembler ces vélos produits en toute petite série, demandés dans le monde entier, dont on dit que Nicolas Sarkozy a le sien ; des vélos que l’on dépeint surtout comme des petits bijoux, les derniers à être fabriqués à façon dans Paris et sa région. « Si vous voulez faire le tour de la question, ça risque d’être long », nous a aussitôt prévenu Ernest Csuka, un jeune homme de 78 ans. Disons que le prologue du « Tour de la question » nous suffira.
Première vision : les bicyclettes en vitrine. On dirait de fières vachettes aux corps luisants et chromés, aux cornes marrons, prêtes à foncer sur la route, à avaler l’asphalte. Le côté vintage saute tout de suite aux yeux. Amateurs de plastique, d’alu et de carbone, passe ton chemin. Bienvenu au royaume du cuir, du caoutchouc et de l’acier. La porte du magasin est franchie. Vous étiez en 2006. Vous voilà désormais quelque part entre 1938 et les années 70, pas plus. Ça sent l’établi, le bois, la graisse, la gomme, la soudure. Il y a des traces de pneus au plafond. Un petit homme en bleu et fines tennis de cuir noir s’affaire au fond le l’atelier. C’est Ernest, le trésor vivant.
La maison a été fondée, il y a 68 ans par son grand-oncle Alex Singer. Ernest y est entré comme apprenti en 1944. Je pense que certains vélos, en particulier un tandem, exposés en vitrine, ont pas loin de cet âge-là. Ils ont roulé plusieurs fois le tour de la Terre sans avoir pris la moindre ride. C’est qu’un Singer se garde toute la vie et se transmet en famille. Du développement durable avant l’heure. Chaque pièce porte un numéro et la signature de son créateur. Nous ne disposons pas de chiffre précis de production. Tout ce que nous pouvons dire, c’est que la fiche signalétique du vélo commandé par un client japonais, épinglée comme il se doit au dessus du plan de travail, portait le numéro 5 359. Si l’on fait un calcul depuis la fondation de la maison, on arrive à 78 unités produites en moyenne par an. Ces derniers temps, on serait tombé à une trentaine par an, et encore.
Des raretés qui s’arracheraient entre 3 500 et 5 500 euros si l’on en croit un journal levalloisien. Vu la qualité exceptionnelle du travail, ce n’est rien. Mais pour Ernest, ce doit être le juste prix. Répétons-le, chaque pièce est unique. Mieux, elle est réalisée aux mesures du client. Combien d’heures peut prendre la fabrication d’un vélo ? Ernest se hasarde rarement à donner des chiffres. Il évoquera devant nous une soixantaine d’heures pour bâtir un cadre seul, sans peinture ni finition. L’artisan fixait autrefois quatre mois de délai pour fabriquer un vélo. Il ne peut plus. Pour une raison simple : il ne maîtrise pas les plannings de ses sous-traitants, les rares dont il peut encore s’entourer. « Je ne suis pas tout seul. On ne fait rien tout seul », insiste Ernest avant de déplorer que le tissu artisanal se soit complètement effiloché dans notre beau pays. « Nous sommes en perdition », se désole-t-il. « Par exemple, voilà trois mois que j’attends des fourreaux de fourche d’Angleterre. Je ne sais pas quand j’aurais ça », précise l’orfèvre qui n’avait qu’à se rendre à 300 m de là, rue Jules-Guesde, avec ses cadres de vélo sur l’épaule pour faire exécuter, il y a 50 ans, le sablage, le chromage et l’émaillage des pièces. « Enfin, soupire-t-il, je me débrouille. Ça fait 25 ans que je fais ce métier avec des accessoires qui n’existent plus. »
Souhaitons qu’un artisanat qui a ses clients inconditionnels dans le monde entier, un artisanat d’exception qui est l’ambassadeur du savoir-faire français, souhaitons de tout coeur qu’il ne meure pas et poursuive longtemps son chemin... à bicyclette s’entend.
Où ? 53, rue Victor Hugo, Levallois Perret (92)

envoyer par mail