La baraque à frites de Jean Louis, stationnée sur le parvis du château de Vincennes, face au métro, est ouverte depuis 1960, tous les jours jusqu’à 3 h du matin en semaine, 5 h le week-end. Jean Louis l’affirme, et c’est vrai, il n’a pas d’équivalent sur Paris. Je décide donc d’interviewer notre ami. Là, stupeur ! il m’apprend qu’il tire le rideau fin janvier. Fermeture définitive.
Jean Louis tient donc son « camion » depuis 45 ans. Il a succédé à ses parents qui officiaient là depuis avant-guerre. A l’époque, le parvis du château de Vincennes accueillait une grande fête foraine. La cantine de Jean Louis est l’unique témoin de ce Luna Park. Son « camion » (il n’aime pas le terme et préfère parler tout simplement de « restaurant ») accuse 900 kilos d’inox sur la balance. La broche qui vit au ralenti date de 1968. Une pièce de musée. Elle rôtit des jambons en six heures, la spécialité de la maison. « Mes parents préparaient le jambon rôti à la broche. Mon fils cuisinier qui a 44 ans n’a toujours pas la recette. C’est ma mère qui continue à effectuer la préparation. Des gens viennent de très loin pour le manger. »
Il y a 45 ans, le RER n’existait pas mais les banlieusards s’engouffraient déjà dans la bouche de métro (ouverte en 1934). Les visiteurs du bois et les bidasses constituaient alors une excellente clientèle. Les nuits étaient parfois agitées. Il a fallu distribuer quelques pains en plus des saucisses. « La règle, c’est de jamais se laisser faire », édicte Jean Louis à qui, visiblement, ça a plutôt réussi. Des mauvais souvenirs ? Pas souvenance. Et quand on lui en demande les bons, il pense à tous les artistes de Paris qu’il a servi « en toute simplicité ». Mais avec rigueur. Car Jean Louis tient à son rang de cuisinier. Il a d’ailleurs tenu un grand restaurant près du pavillon Baltard à Nogent. Là, sur le trottoir, pas question de s’asseoir, tout le monde boulotte dehors, hiver comme été, sur le petit comptoir brillant. « C’était long à faire la nuit, c’est surtout ça », lâche Jean-Louis, en troquant pour la première fois son rire contre un soupir. Aura-t-il au moins fait fortune ? Motus. « Il faut faire des heures, c’est comme tout les métiers. Avec une boîte de peinture, y’en a un qui fait un tableau, l’autre qui fait des taches par terre. » Jean Louis a du peindre une belle œuvre. Il part à la retraite l’âme en paix. « Il faut savoir s’arrêter. » Il n’a encore rien dit aux clients, histoire de ne pas être assailli. Aucun regret ? « Non, pas pour l’instant. » A la fin du mois, au moment du Grand Prix d’Amérique sur l’hippodrome voisin, il démontera. Pour toujours. Jean Louis Veinard, c’est son nom, s’en ira voir à Triaize, en Vendée, où il ouvrira un gîte rural. Il n’y aura donc plus devant le château de Vincennes à l’heure où tout le monde dort, ce que Jean Louis qualifie lui-même de « point lumineux ». Terminé SOS Jambon-rôti-à-la-broche. « Il y a des personnes, je suis sûr, dit Jean Louis, que ça les a aidées. Y’a même des gens biens, des avocats, des gars comme ça, qui arrivaient des fois ici au bout du rouleau, que ça a empêchés... » Jean-Louis n’a jamais posé de question, pas plus que les flics qui avaient leurs habitudes n’ont cherché à savoir qui mangeait à côté d’eux. Mais ne nous apitoyons pas trop. Le dernier client aura-t-il droit à la barquette de frites gratis ? « Jamais ! C’est le principe de la maison. »

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