James Brown aurait eu 74 ans le 25 décembre 2007. Une paille quand on a l’éternité devant soi. Encore faut-il que l’on rafraîchisse la mémoire des mortels de temps en temps à Noël comme s’en charge à merveille Philippe Manœuvre, rédacteur en chef du magazine Rock & Folk et ex-animateur d’émissions cultes comme les Enfants du Rock ou Sex Machine la bien nommée. Manoeuvre sort donc un livre, taille XXL, aux éditions du Chêne sur le « Parrain de la Soul ». Un bouquin abondamment illustré dans lequel on se plonge curieux mais prudent (l’hagiographie, trop peu pour nous) et d’où l’on ressort en sueur, des feulements et rugissements plein les oreilles et de l’électricité courant le long de l’échine. L’ouvrage s’ouvre pratiquement sur un étonnant thème astral dudit James Brown, né sous le signe du Taureau ascendant Lion (on s’en serait douté). Avant que les millions de dollars ne pleuvent, le négrillon connaît la misère la plus noire, sans jeu de mot. À l’âge où d’autres poussent un cerceau, lui rabat des clients pour la maison de passe de sa tante Honey à Agusta dans le Sud des États-Unis. « Le créateur de Sex Machine confiera pudiquement avoir vu et entendu absolument tout ce qui pouvait se passer entre un homme et une femme » (p. 17). Les débuts sont difficiles, James goûtant à l’abandon maternel, aux errances paternelles et à la prison dès l’âge de 16 ans. La musique, à commencer par « la majesté du gospel », va l’en sortir. Il créé son premier groupe, le Cremona Trio, à l’âge de 12 ans. Il rencontre déjà quelques uns de ceux « qui feront partie de l’organisation (du dictateur, ndlr) James Brown jusqu’à la fin » ! Parmi eux, son fidèle aboyeur Danny Ray. Manoeuvre nous décrit toute l’histoire avec un bel entrain et un certain sens certain du fantastique comme ce jour de 1955 où Mister Soul vendit son âme au Diable et fit la carrière que l’on sait. Manoeuvre nous décrit avec clarté les étapes, les disques clés et les rencontres musicales. Retenons pour faire simple la définition qu’il fait du génie musical : « James Brown proposait avec ses divers groupes, ce fut une sorte de livraison frénétique d’orgasmes pris à un rythme de train de marchandise, le tout ponctué de cris de jouissance à percer les tympans ».
Les photographies profitent d’autant plus superbement des dimensions hors norme de l’ouvrage - 31 cm sur près de 43 -, qu’elles ont été choisies avec ce qu’il faut d’œil, de vibration et de science ; la gravure et l’encrage résonnant juste là aussi. L’image du Parrain de la Soul sur son lit de mort (p. 188-189) est insensée. Les pages en noir et blanc (p. 146-147), montrant Mister Dynamite en 1985 en concert au Park West de Chicago, sont de celles qui traduisent le mieux l’énergie sauvage du chanteur capable de secréter des hectolitres de sueur. Une anecdote citée page 102 rappelle comment en 1968, lors qu’il se produisait au Vietnam devant des milliers de soldats américains, il perdit « des kilos et des kilos ne devant sa survie qu’à des injections de sel » !
On comprend en outre mieux en découvrant la tenue du « prêcheur maniaque » Bishop Charles M. Grace (p. 22), considéré comme « un des grands modèles de James Brown », d’où l’enfant de Barnwell en Caroline du Sud, tenait son goût vestimentaire, nous ne dirons pas douteux, mais un tant soit peu criard et près-du-corps - notez que James Brown, toujours tiré à quatre épingles, avait horreur du négligé : « Il fallait un grand sens de l’étiquette pour se mesurer au Godfather, écrit Manœuvre. Règle numéro un : qui va voir James se met sur son 31 » (p. 6). Manoeuvre dont, notons-le, on croit deviner un petit trait commun avec son idole au niveau du menton, en comparant le visage de Brown sur la double page 65-66 et celle de l’auteur sur la page 191... Je blague (quoi que) mais puisque l’on parle de menton et de maxillaires, il faut voir ceux qu’arbore James Brown en plus de sa coiffure (une pompadour) sur la photo où il apparaît à 23 ans (p. 25). On se dit que ce menton savait encaisser les coups. Et on n’a pas tort puisqu’on peut lire qu’avant de faire des grands écarts sur scène, le jeune gorille a fait le coup de poing et même taté du ring (« expédié KO au troisième combat, il abandonne la boxe », p. 28). James Brown et la violence, ajoutée à la came et la démence, à la politique et au business (son oeuvre a été victime d’un pillage en règle par les rappeurs), c’est du reste une longue et pénible histoire à lire dans ce livre dont, finalement, le seul défaut est d’être absolument impossible à manipuler au lit, sur le canapé, sur un coin de bureau et même au pot. On est géant ou on l’est pas.
Ed. du Chêne, 192 p, 49,90 €

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