"La Seconde Surprise de l’amour" construit des figures prises dans les tourmentes de l’amour, avec ses doutes et ses folies. Ici, les personnages jouent sans cesse à se cacher et à se dévoiler. Mais l’amour propre et l’amour de l’autre entrent parfois en conflit. Une contradiction que la pièce de Marivaux interroge et que Luc Bondy explore avec réussite.
Le plateau, dans la mise en scène de Luc Bondy, prend la forme d’un tableau animé que le spectateur contemple avec une liberté agréable et surprenante.
Les comédiens inscrivent les personnages de Marivaux dans notre contemporanéité. Chacun d’eux construit une personnalité particulière proche de notre quotidien et amène une présence toute singulière sur scène. Clothilde Hesme, récemment révélée par le film « les chansons d’amour » de Christophe Honoré, expérimente différents registres de jeux, de la tragédie à la comédie. Avec sa silhouette longiligne et son visage de porcelaine, dégagée de sa longue robe noire, elle livre une interprétation énergique et fragile de la marquise. Elle nourrit tous les menus détails, les mimiques, les froncements de sourcils, les regards et sourires en coin, les furtifs moments de connivence, et donne à la mise en scène de Bondy une fraîcheur et une spontanéité remarquables. Son chevalier (Micha Lescot), en dandy, quant à lui, fait vivre un homme enfant gracieux et piquant. Les servants, reflets des maîtres, méritent eux aussi une attention toute particulière. La servante de la marquise, interprétée par la comédienne Audrey Bonnet, échappe aux conventions. Dans sa courte robe blanche, perchée sur ses talons, elle donne à voir une Lisette inattendue, sensuelle et mordante, à la fois drôle et attachante (visage cristallin et larme à l’œil) mais aussi dure et acerbe. Le Lubin de Roch Leibovici, truculent, nous encre dans le champ du réel, en dehors des incertitudes amoureuses. Pragmatique et bourru il donne à son personnage un aspect authentique d’une grande crédibilité.
Mais nous pourrions évoquer également Monsieur Hortensius, le pédant, engagé par la marquise pour la distraire, lui lire du Sénèque et qui ne comprend rien aux affres amoureuses. Il est congédié dans une scène, que les deux servants rendent habilement féroce, pour revêtir l’habit du peintre maudit ou de l’intellectuel incompris, sans le sou. Pascal Bongard, dans ce rôle est drôle, touchant et pathétique. Il jongle avec la pédanterie et l’humanité du personnage tout en finesse. Et pour finir le Comte, plus tout jeune, qui tente sa chance avec la jeune et belle marquise, devient un homme un peu pervers dans l’interprétation de Roger Jendly d’une contenance sincère qui le rendra aussi terriblement humain.
Les comédiens évoluent dans le décor de Karl-Ernst Hermann qui est à
l’image de la pièce, intemporel, essentiel et charnel. Il nourrit l’espace d’un rien et lui donne toute son ampleur : une jetée encadrée par deux cabanons de toile noire qui se détachent et se rapprochent au gré des soubresauts amoureux des deux tourtereaux, un ciel gris ouvert à l’infini sur un chemin de petits cailloux blancs, éparpillés ça et là sur le devant de la scène, comme la métonymie du monde extérieur, de ses risques et de ses duretés… Une veste, un chapeau, un parapluie à l’intérieur d’un des cabanons créent l’œuvre d’art. Les chaises, sans dossier, vidées du superflu, ne laissent apparaître que l’utile, le vital. Ce décor, minimaliste, crée un espace de jeu poétique dans lequel la lumière dessine les contours des corps et inonde les âmes. Les traits psychologiques des personnages, paranoïa, doute, jalousie, toutes les turpitudes de l’incertitude amoureuse sont mises en valeur par la lumière.
Carole Alter

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