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"Le Prisonnier" à l’Opéra Garnier


Noirceur et cachots au programme d’"Il Prigioniero", oeuvre-phare de l’anti-fascisme.

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Comme ouvrage lyrique, on connaît plus primesautier. « Le Prisonnier » de Luigi Dallapiccola, composé en 1950, est un drame de l’espoir perdu : celui d’un condamné à mort lors de sa dernière nuit en geôle. Dans cette Italie post-guerre, l’ouvrage sonne bien sûr comme une condamnation implacable du fascisme : il se fait la voix d’un opprimé déshumanisé par l’enfermement. La musique de Dallapiccola a toute la rudesse qui sied au propos : les influences dodécaphoniques (technique de composition élaborée par Arnold Schönberg dans les années vingt) imposent une rigueur très tendue, une densité à la partition, de temps en temps mâtinée de grands souffles tragiques très belcantiens. Wozzeck qui rencontrerait Tosca pour le dire vite. Le rôle de la Mère, chanté par Rosalind Plowright avec l’affliction et la révolte qu’il faut, est à ce titre emblématique : grands écarts sonores et quasi-cris jonglent avec un lyrisme très appuyé, dans une hybridation des répertoires absolument jubilatoire. Evgeny Nikitin, si son Klingsor dans Parsifal le mois dernier avait un peu déçu, déploie dans le rôle-titre toute la véhémence du désespoir. Un peu hésitante au début, sa voix s’engaillardie puis tonne magistralement, précise et intense. On ne peut pas en dire autant de Chris Merritt qui campe un Grand Inquisiteur insupportable. On ne peut même lui souhaiter qu’une chose : qu’il cesse de chanter, tant ses dernières prestations à l’Opéra de Paris sont invariablement fausses, tout brillant qu’il fut autrefois. Il tire quand même son épingle du jeu par sa forte présence scénique : le metteur en scène Lluis Pasqual en a fait une silhouette hiératique et inquiétante qui hante le décor en forme de panoptique conçu par Paco Azorin. Chacune de ses apparitions, qu’on devine par jeux de transparences ou par subtils changements de lumière, est tout à fait glaçante. Très efficace, sans fioritures, cette mise en scène est à l’image de la direction d’orchestre de Lothar Zagrosek. Chaque mesure est énoncée au cordeau, tombe comme un coup de couperet. Pas une seconde de répit pour cette baguette nerveuse, presque cinglante, qui fouille la musique pour faire entendre ses moindres recoins, la pousse dans ses retranchements. Ce Prisonnier est une vraie traque : comme la musique, le spectateur en ressort haletant, salutairement bousculé.

Thomas Jean

« Le Prisonnier » de Luigi Dallapiccola, jusqu’au 6 mai, Opéra Garnier, Paris 9è. Précédé de « L’Ode à Napoléon » d’Arnold Schönberg. Mise en scène : Lluis Pasqual, décors : Paco Azorin. Direction : Lothar Zagrosek. Avec Evgeny Nikitin (le Prisonnier), Rosalind Plowright (la Mère), Chris Merritt (le Grand Inquisiteur).

Crédit photo : Frédérique Toulet


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jeudi 24 avril 2008