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Le nouveau De Palma en avant-première


Alors que sa sortie est prévue en France pour 2008, Redacted, le dernier film de Brian De Palma, Lion d’argent à Venise cette année, fait déjà parler de lui. Violent, dérangeant, déroutant, Redacted ne se laisse pas saisir facilement.

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Ce mardi 27 novembre au cinéma MK2 Bibliothèque, les fans du réalisateur américain étaient venus en nombre pour assister à l’avant-première de Redacted et surtout au débat organisé par les Cahiers du Cinéma qui devait suivre la projection du film et au cours duquel Brian De Palma himself devait abreuver les gosiers des cinéphiles de ses réflexions profondes sur l’art de tourner un (grand) film. Espoir resté en partie inassouvi car le réalisateur s’était désisté la veille pour cause de maladie.Mais en partie seulement car la puissance de Redacted, le choc visuel imposé aux spectateurs ont suffit à combler le vide provoqué par l’absence de Brian De Palma. Le long silence pesant qui suivit la projection et la prostration des spectateurs faisant foi.

Le film est tiré d’un fait divers réel, le viol et le meurtre d’une jeune adolescente de quatorze ans par des membres de l’armée américaine en Irak. Dès le départ, le lien avec Outrages (1989) est évident. Dans ce film de Brian De Palma, Michael J. Fox joue un soldat, témoin impuissant du viol d’une jeune vietnamienne par des membres de son unité durant la guerre du Vietnam. Il doit alors faire face à l’hostilité de son unité et en premier lieu de son commandant interprété par Sean Penn.

Redacted reprend l’intrigue d’Outrages avec une forme, un contexte et des outils bien différents.

La première partie du film est d’une beauté sauvage et furieuse. Elle retrace le quotidien d’une unité basée à Samara en Irak et qui doit assurer le contrôle d’un checkpoint. Patchwork en numérique, Redacted se compose de séquences issues de sources variées (imaginaires car Brian De Palma est bien sûr derrière tout ça) telles que des images d’une télévision arabe calquée sur Al-Jazeera, des images issues d’un reportage fait par une télévision française, des images provenant d’une caméra de surveillance, des images prises par des rebelles, des images prises sur Internet… Il y a aussi et surtout les images récupérées par Salazar, un soldat qui filme ses camarades, MacCoy, Blix, B. B. Rush, Reno et leur supérieur, Sweet, sous prétexte qu’il veut entrer dans une école de cinéma à son retour en Amérique. Dans la première partie du film, donc, le numérique HD magnifie les images, montre le moindre détail avec la rigueur d’une loupe, comme dans ces plans en plongée qui lancent le reportage français et dressent en quelques secondes un tableau vivant, effroyablement précis et paranoïde de la ville de Samara.

Dans la première partie du film, les membres de l’unité effectuent leur travail de façon zélée, patrouillent dans la ville, s’ennuient, prennent contact de façon maladroite avec la population locale, s’ennuient, espèrent d’être affectés à une autre mission, s’ennuient, espèrent rentrer à la maison.

Lors d’une banale patrouille, Sweet est mis en pièces par une mine sous les yeux et la caméra de Salazar. Dès lors, le ressentiment, la haine, la peur, la folie vont germer au sein de l’unité. Un soir de beuverie, B. B. Rush et Reno, les deux têtes brûlées du groupe décident d’organiser une expédition punitive dans la maison d’une jeune fille qui passe régulièrement par leur barrage. Salazar les suit en tant qu’« observateur » et MacCoy se joint à eux pour tenter de les raisonner en chemin.

Le numérique devient alors diabolique : la précision de l’image, la proximité de celle-ci avec celui qui les regarde, l’utilisation du système de vision nocturne, tout cela donne à la scène l’apparence d’un cauchemar trop détaillé pour n’être pas vrai.

Plus tard, malgré les menaces lancées par B. B. Rush, MacCoy dénonce l’agissement de ses camarades tandis que Salazar, enlevé par les rebelles irakiens, est décapité sous l’œil complaisant de leur caméra numérique.

Que penser de Redacted ? Que dire de l’étrange combinaison d’ironie (qui perce dans le reportage à la française dont l’esthétique est très travaillée et les commentaires neutres) et de propagande pacifiste (image symbolique au début d’un scorpion, imageant les forces armées américaines, attaqué et battu par une colonie de fourmis, représentant les rebelles irakiens) ?

Peut-être ne faut-il voir dans ce film qu’une dénonciation de plus d’une guerre de plus en plus impopulaire. Le viol sert d’axe dramaturgique central pour son caractère symbolique, l’intervention américaine en Irak étant ressentie par une frange de la population locale comme une intervention forcée, sans leur consentement.

Peut-être le projet de Brian De Palma était-il de réaliser un film manifeste sur le pouvoir des images, leur pouvoir de séduction et de manipulation. Dans Body Double, Pulsions, Blow Out ou encore Snake Eyes, c’est un des thèmes récurrents des films du réalisateur. Mais paradoxalement, cela ne semble pas être le cas ici car deux éléments homogénéisent la variété des images proposées. Tout d’abord, l’horreur des évènements décrits aplanit les différences de traitement. Ensuite, Brian De Palma en grand cinéaste qu’il est s’est refusé à faire de ce film un simple faux documentaire. Au lieu de chercher à masquer sa présence et son style en essayant de parodier chaque type de source utilisée, le cinéaste a plutôt tenté de donner du liant à chaque séquence, grâce à des qualités d’images relativement proches et grâce surtout à une construction narrative classique et des enchaînements clairs.

Si Redacted n’est pas un simple travail sur l’utilisation des images en temps de guerre, quel est donc le propos de Brian De Palma ? Il semblerait qu’il faille tout simplement chercher du côté d’une dénonciation de la barbarie comme un acte à la fois universel et ponctuel. La variété des sources n’y fait rien : les images, qu’elles soient tournées par un rebelle ou par un soldat montrent toutes une seule et même horreur, celle de la guerre qui déshumanise ceux qui s’en approchent de trop près.

Avec Redacted, Brian De Palma semble nous dire que la guerre et la vérité ne font pas bon ménage, mais qu’il est possible de toucher la vérité en cherchant des points de vue différents. Avec Redacted, Brian De Palma semble nous dire que la recherche de la vérité peut contrer la barbarie. Avec Redacted, Brian De Palma dénonce les yeux qui se ferment, par ignorance (voir la scène où une irakienne enceinte est tuée par les soldats américains parce que son mari qui la conduisait à l’hôpital n’a pas compris les signaux indiquant qu’il fallait ralentir à l’approche du checkpoint) ou par crainte d’être confronté à l’horreur du monde (voir la très belle scène de fin, quand MacCoy, rentré au pays, raconte la scène du viol à ses amis dans un bar, et que ces derniers ne veulent pas comprendre son désarrois et qu’ils trinquent à la santé du « héros »).

Film manifeste en rupture avec les réalisations précédentes de Brian De Palma, Redacted est avant tout un choc esthétique et émotionnel. Malgré sa forme de pseudo montage vidéo, le talent du réalisateur transparaît dans quelques scènes vraiment puissantes. Loin des paillettes d’un Dahlia Noir, le casting ajoute au trouble du film. Devant la caméra de Salazar, les membres de l’unité surjouent constamment, comme pour montrer que définitivement, la vérité est la première victime de la guerre.

Morgan Le Moullac


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vendredi 30 novembre 2007