
Dans la catégorie soprano superstar, Anna Netrebko se pose là. Il faut dire qu’elle en a les atours et attributs. Beauté pulpeuse, actrice passionnée, certes, mais voix sublime surtout. Il est rare d’être à ce point troublé par un timbre : celui-ci irradie de sensualité et parcourt un spectre de couleurs dont la richesse ne semble pouvoir s’épuiser. Qu’elle susurre ou s’époumone, le feu est là.
Si elle enflamme régulièrement les scènes de New York, Salzbourg ou Berlin, on ne l’avait encore jamais entendue à l’Opéra de Paris. C’est dire si ses débuts à Bastille dans le rôle de Giuletta étaient attendus. Avec ses jolis solos et ses duos fiévreux, « Les Capulets et les Montaigus » de Bellini offre un rôle idéal à la soprano russe. Enceinte de cinq mois, elle peut à la fois s’économiser (Giuletta n’est pas le rôle le plus flamboyant de Bellini), à la fois déployer ses trésors vocaux, ni altérés ni entravés par la grossesse bien entamée. La précision n’est certes pas toujours au rendez-vous, mais la belle Anne reste éclatante de bout en bout, baignant le drame d’une lumière toujours voluptueuse, si bien que chacun de ses airs déclenche une ovation. Espérons que Patrizia Ciofi, qui chante le rôle en alternance, rencontrera le même enthousiasme.
Mais Anna Netrebko n’est pas seule à tirer son épingle du jeu. La mezzo américaine Joyce DiDonato est un Roméo qu’on n’oublie pas. Si la voix n’a pas le galbe de sa partenaire, on lui reconnaît plus de nerfs, une fougue à laquelle aucun obstacle technique ne résiste. En acrobate des cordes vocales, elle virevolte sur les vocalises les plus périlleuses avec une bravoure qui ne flanche pas. Et comme un pur exercice de voltige serait éblouissant mais sans plus, elle enrobe le tout de nuances subtiles, dessinant un Roméo pas seulement va-t’en-guerre mais douloureusement amoureux, tourmenté, complexe. Quant à son rival, le Tebaldo ardent que campe Matthew Polenzani, c’est une leçon de chant qu’il assène : de la diction en italien jusqu’au timbre racé, la perfection n’est pas loin.
Dommage que l’orchestre de l’Opéra, sous la baguette d’Evelino Pido, manque de répondant face aux miracles vocaux qui se produisent sur le plateau. Il y a une sorte de fadeur, quelque chose de terne, un peu à l’image de la mise en scène de Robert Carsen. Si le Canadien sait être très bon, on peut lui reprocher dans cette production vieille de dix ans une vraie mollesse dans la direction d’acteurs, souvent cantonnés à chanter droits comme des piquets, face au public comme pour une revue de troupe. L’histoire de Roméo et Juliette est un peu plus sanguine, et heureusement que les chanteurs sont là pour nous le rappeler.
Thomas Jean
« Les Capulets et les Montaigus » de Vincenzo Bellini. Jusqu’au 15 juin, Opéra Bastille. Mise en scène de Robert Carsen. Direction musicale : Evelino Pido. Avec Anna Netrebko (Giuletta), Patrizia Ciofi (Giuletta, les 31 mai, 11 et 15 juin), Joyce Didonato (Roméo), Matthew Polenzani ( Tebaldo), Giovanni Batista Parodi (Capellio), Mikhail Petrenko (Lorenzo).
Crédit photo : C.Leiber/ Opéra national de Paris

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