Le rideau s’ouvre comme sur un gentil livre d’images censé évoquer les Alpes : en fond de scène, un paysage de montagne, réplique immense d’une aquarelle façon « salon de grand-mère ». « Kabale und Liebe », le drame de Schiller, sert d’intrigue au « Luisa Miller » de Verdi : dans un Tyrol quasi-féodal, une histoire d’amour impossible entre Luisa, fille de métayer, et Rodolfo, fils de seigneur, qui finit dans le sang. Une œuvre noire et subtile qui explore violemment la relation père/fille ou fils. De la noirceur, du sang, et de la subtilité, il n’y en a pas beaucoup dans la mise en scène de Gilbert Deflo, comme s’il s’était efforcé de gommer, lisser, raboter la moindre aspérité de cet opéra qui n’en manque pas. Les moments de dramatisme aigu sont complètement noyés par une direction d’acteurs d’un statisme très paresseux : en costumes d’époque, les chanteurs viennent se planter devant nous les bras ballants et chantent comme pour un récital. Et ce n’est pas la scénographie qui devrait relever cette insignifiance puisqu’elle se résume soit à une riante masure, soit à une nef de cathédrale, une opposition clair/obscur, bonté/méchanceté un brin caricaturale.
La noirceur, le sang, la subtilité, il faut les chercher dans la fosse : Massimo Zanetti dirige l’orchestre de l’Opéra de Paris d’une baguette nerveuse qui a le sens du terrible. La partition de Verdi en ressort magnifiée : lumière sereine ou angoisse oppressante, il sait lui insuffler les couleurs idoines.
Même les bras ballants, Ana Maria Martinez fait exister sa Luisa, toute de dignité farouche. Son timbre troublant, très élégant, s’accorde magnifiquement à la voix de Ramon Vargas en Rodolfo : il est le sang, la terre, elle est la grâce. Spécialiste des seconds rôles, il faut remarquer Kwangchul Youn qui les interprète toujours avec maestria. Son Wurm ne déroge pas à la règle : il exhale un parfum vénéneux, il distille par le chant une âcreté qui rend très convaincant son personnage machiavélique. Une distribution qui sauve un spectacle qu’on aurait goûté tout autant en version de concert.
Thomas Jean
« Luisa Miller » de Giuseppe Verdi, jusqu’au 12 mars, Opéra Bastille, Paris 12è. Orchestre et Chœur de l’Opéra de Paris, direction : Massimo Zanetti. Mise en scène : Gilbert Deflo. Avec Ana Maria Martinez, Ramon Vargas, Ildar Abdrazakov, Maria José Montiel, Andrzej Dobber, Kwangchul Youn… Crédit photo : F.Ferville/Opéra national de Paris

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