Assurément, le premier film de Joachim Lafosse est habité par de grandes qualités cinématographiques. Nue propriété raconte une histoire simple. Une mère, jouée par Isabelle Huppert, vit dans une grande maison bourgeoise en Belgique avec ses deux grands fils. Thierry, Jérémie Rénier, acteur des frères Dardenne, est le frère jumeau de François, frère dans la vie, Yannick Rénier. Séparée de son mari depuis quinze ans, Pascale a assumé seule l’éducation de ses enfants mais veut à présent vivre sa vie. Son amant, Jan, cuisinier flamand (Kris Cuppens) la pousse à vendre sa maison. Les deux fils s’y opposent farouchement. Leur fraternité va se briser contre cette décision.
Le film est tourné le plus souvent en plan-séquences, sans musique. Seuls sons : ceux de la télévision, inaptes à réguler les passions filiales. Tout est sous le signe de la sobriété : le jeu des acteurs, les plans de la maison, qu’on ne voit pas, sauf à la fin, quand on la quitte. Sobriété à l’image de la campagne austère, hivernale, sépia, qui cerne la maison et tient les garçons à demeure.
Thierry et François sont des êtres dépendants. De leur mère d’abord, qui leur fait sans cesse à manger, leur repasse encore leurs tee-shirts. Dépendants de sa voiture, de ses allées et venues, de sa présence ou non… Dépendants de l’argent du père. Dépendants l’un de l’autre : ils jouent ensemble à la PlayStation, au ping-pong, tuent ensemble des rats d’eau dans la mare de la propriété. Les deux frères s’embourbent ensemble avec leur moto. Ils sont en effet englués dans leurs rapports familiaux.
Thierry et François sont presque trop grands pour le film. Tanguy pas drôles, ils sont empêtrés dans un trop drôle de rapport à leur mère. La scène initiale est d’ailleurs à la mesure de cette relation quasi incestueuse : Isabelle Huppert en nuisette demandant à ses fils comment lui va l’acquisition de cette pièce de lingerie. On la voit se regardant, touchant ses seins, les garçons se marrent, lui demandent le prix du vêtement : « Pas cher pour avoir l’air d’une pute ! », rigole Thierry. C’est d’ailleurs lui qui sera le jaloux, le Caïn de l’histoire, toujours à demander sans cesse des comptes à sa mère : « Tu vas où ? », « T’étais où ? », puis quand elle invite Jan : « Pourquoi tu l’invites ? ». Et à lui jeter « Sale pute ! » dans la figure. Dépit amoureux du fils trompé par la mère…
Mais le film ne tombe jamais dans la symbolique pesante ou la lourdeur interprétative. Il ne cherche pas à s’approprier les tenants et aboutissants des personnages. Le réalisateur laisse ces êtres vivre et agir sous nos yeux, simplement. Ce qui laisse place à certains revirements : Jan renonce très vite à son rôle de beau-père moraliste. Pascale ne veut plus vendre la maison et s’en va, tandis que Thierry vire au rouge. La chute de l’histoire a lieu hors champ.
A la fin seulement survient la musique. Elle dessine les lacets tragiques de l’existence, comme la caméra suit les méandres d’une route s’éloignant de la maison à vendre.
Virginie Quantin
Nue propriété, France / Belgique, 2006, 1H30. Réalisation : Joachim Lafosse. Scénario : Joachim Lafosse et François Pirot. Sortie le 21 février.



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