Impossible de rester indifférent devant Quartett, la dernière création de Bob Wilson. Inspirée des Liaisons dangereuses, la pièce met en scène Isabelle Huppert et Ariel Garcia Valdès, servis par un texte de Heiner Müller. Les deux comédiens y forment un extraordinaire duo d’amants, déchiré par la force des passions infidèles, par la cruauté de leurs joutes verbales et physiques. Isabelle Huppert est royale dans la peau d’une Merteuil aux airs de reine des glaces, impérieuse et inébranlable mais aussi sûre d’elle dans la maîtrise mécanique de sa gestuelle qu’impuissante face à la complexité de ses émotions. Ariel Garcia Valdès campe un Valmont diablotin, à l’habit rouge sang et au rictus inquiétant, irrésistiblement attiré par les charmes de la jeunesse, malgré son amour pour la marquise. Dans ce chassé-croisé désespéré, les deux personnages se perdent sans jamais se trouver, évoluant dans deux mondes étanches l’un à l’autre, dont la frontière est représentée sur scène par un grand voile transparent.
L’intensité de ces relations interpersonnelles est relayée par une mise en scène d’exception qui place chaque élément scénographique sur un pied d’égalité. Géométrie des lignes du décor, pureté des costumes, sophistication des jeux de couleurs, variations tranchantes de lumière... Bob Wilson impressionne par une maîtrise de la forme aussi pointue et acérée que les pics échangés entre les protagonistes du drame. Ce feu d’artifices visuel est doublé d’un spectacle auditif unique. « Valmont, je la croyais éteinte votre passion pour moi. D’où vient ce soudain retour de flamme ? » A l’image de cette première phrase de la pièce, le texte est souvent répété, accéléré. D’un magma verbal psalmodié et incompréhensible, les mots prennent un peu plus de consistance à chacune des répétitions et mettent en valeur la beauté de l’œuvre de Heiner Müller. L’élégance sonore et l’alternance des thèmes musicaux renforcent la dynamique de la pièce et, alliées aux variations de couleurs, font de chaque scène un tableau vivant. Le metteur en scène américain s’amuse aussi à amplifier et distordre les voix de ses comédiens. On se surprend alors à entrevoir les multiples facettes de personnages qu’on aurait tort de réduire aux monstres sans cœur ni nuances souvent présentés dans d’autres versions du roman de Laclos.
La puissance des différents éléments scénographiques mis en œuvre par Bob Wilson fait de cette oeuvre un véritable spectacle total. Remarquable par son esthétisme et sa force sensorielle, Quartett est une expérience artistique unique. Une pièce dont on ne sort pas indemne.
Jean Dieudonné
Théâtre de l’Odéon, 1 place de l’Odéon - 75006 Paris. Jusqu’au 2 décembre 2006.

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