Ecoutez l’entretien avec le metteur en scène de Jean-Paul Tribout
Un couple de clochards vient de sauver de la noyade un inconnu qui prétendait en finir en sautant du pont voisin. A peine l’ont-ils tiré hors de l’eau que celui-ci s’exclame : « bande de cons ». Le ton est donné, les présentations sont faites. En pleine guerre froide, un escroc de haut vol traqué par la police se fait passer pour un ministre soviétique ayant « choisi la liberté » ; il est embauché par la rédaction d’un journal spécialisé dans l’anticommunisme. Nekrassov est une pièce en retrait dans l’œuvre de Jean-Paul Sartre : d’une dramaturgie classique, elle dépeint une situation réaliste, copie du monde que connaît quotidiennement le spectateur. Cependant, son metteur en scène, Jean-Paul Tribout, nous dit avoir été séduit dans cette œuvre par l’alliance totalement réussie, entre la « comédie » et le « politique ». Ainsi, qu’on ne se méprenne pas : le monde politique ne dévoile pas sa face cachée et ses mains sales sous l’angle noir de la désillusion. Illustrant à nouveau les talents de dialoguistes de son auteur, la pièce traite avec humour du thème de l’instabilité de l’identité humaine. A travers la cavale et les tribulations de son héros, c’est une galerie de portraits qui défilent. Tour à tour, il est rescapé de la noyade devant des clochards, fuyard sauvé par une journaliste aux idées progressistes puis rhéteur génial devant le père de cette dernière, journaliste lui aussi mais conservateur. Ou encore, il devient Nekrassov, ministre soviétique échappé de son pays, aux yeux de politiques divers et magouilleurs. Il donne à voir par instant ce qu’il est réellement : Georges de Valera, escroc de grande envergure, poète de la mystification, génie du siècle selon l’inspecteur résigné lancé à ses trousses.
Il s’agit d’une idée fondatrice de l’œuvre de Jean-Paul Sartre : l’homme joue plusieurs rôles qu’il accommode en fonction de la société et du regard devant lesquels il paraît. Il n’est pas le même selon le contexte, l’heure et le moment. Cette idée est intelligemment développée par la mise en scène et l’agencement de la distribution : seule une dizaine d’acteurs interprète la vingtaine de personnages cités dans la pièce, ce qui permet d’établir une différence pertinente entre les rôles fixes (Georges de Valera, Véronique, Sibilot…) et ceux qui incarnent plusieurs personnages. A l’aide d’accessoires aussi conventionnels que chapeaux, lunettes noires, perruques, ombres chinoises, la mise en scène insiste sur cette idée de manège incessant, accentuée par les deux portes à doubles battants disposées au centre de la scène. Celles-ci laissent aller et venir une brassée de personnages qui s’agitent tellement qu’on est dupé, qu’on en oublie le nombre réel et restreint de comédiens. Dans cet univers visuel de bande dessinée, le décor se fonde sur des éléments qui s’emboîtent : les paravents se déplient, les accessoires sortent des murs, les boîtes s’ouvrent, à la fois boîtes à ressort et maison de poupées. Il règne une atmosphère de série noire, pervertie de vaudeville. Ce décalage loufoque évoquerait presque certaines images burlesques de la Panthère rose façon Peter Sellers. Notamment, quand les deux gardes du corps de Georges de Valera, en trench, lunettes noires et chapeau mou, marchent en file indienne en esquissant la gestuelle chorégraphique de l’espion, à la manière d’un cartoon.
Depuis l’écriture de cette pièce et la guerre froide, le monde politique a changé, son image aussi. Loin d’en dresser un tableau inquiétant, l’étroite liaison entre le politique et le médiatique constitue l’arrière-plan pour un humour grinçant qui donne lieu à quelque bons mots (« ça ne s’écrit pas un journal, ça se danse ! »), dont le rythme virevoltant rappelle par instant les vaudevilles échevelés d’un Feydeau (les fameuses portes, encore). Par instant seulement car l’intrigue s’autorise tout de même des moments de repos : la scène de rencontre entre Véronique et Georges de Valera par exemple, où l’humour n’est pas dans la performance physique ou le jeu de scène mais dans la joute verbale. La mise en scène a même recours au procédé du ralenti pour mimer une échauffourée finale. Le mouvement décomposé accentue à la fois l’effet comique et esthétique : on savoure davantage la bagarre. Cette pièce est un formidable jeu de chaise musicale, au propre comme au figuré, notion que les chaises tournantes matérialisent dans le décor. Il faut saluer la prestation de l’ensemble de la troupe, qui parvient effectivement à nous restituer un ensemble cohérent, sans dissonance ni fausse note, un collectif dont la complicité et l’énergie sont palpables. Un véritable travail d’équipe en somme, avec une palette de premiers rôles campés sans caricature, avec une sincère conviction. Le rôle-titre qui porte de bout en bout la pièce se distingue : le jeune Eric Verdin insuffle à son personnage toute la mauvaise foi, la roublardise et la classe requises. L’escroc est dit génial et on y croit. Eric Verdin incarne toute l’estime et la lucidité que Georges de Valera a de lui-même. Cette pièce ne nous montre qu’un théâtre grandeur nature de marionnettes grotesques et tourne en dérision l’être humain qui change de rôle comme de chemise, avec un naturel fascinant, pour servir au mieux ses intérêts.
Sartre adopte la forme comique du vaudeville et l’utilise pour y semer sous une forme abrégée ses idées de philosophes : le metteur en scène et ses comédiens lui emboîtent le pas pour prendre la relève. « La vie, c’est une panique dans un théâtre en flamme : on cherche la sortie… » ou comment plaisanter et faire rire à partir de la profondeur.
"Nekrassov" de Jean-Paul Sartre
Mise en scène de Jean-Paul Tribout
Du 11 septembre au 27 octobre 2007
Avec Jean-Paul Tribout , Eric Verdin , Xavier Simonin , Henri Courseaux , Emmanuel Dechartre , Jacques Fontanel , Catherine Chevallier , Laurent Richard , Marie-Christine Letort
Représentations : Les mardi, mercredi, vendredi et samedi à 20 h 30 - Jeudi à 19 h - Samedi 16 h - Relâche : dimanche et lundi
Prix des places : 23 euros ; tarifs réduits : 16 euros ; lycéens, - 26 ans, chômeurs : les mardi, mercredi, jeudi : 11 euros et les vendredi et samedi : 16 € Location : 01 45 45 49 77

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