Il est rare qu’un spectacle de Christoph Marthaler sur une scène lyrique ne déclenche pas de bronca : le « Wozzeck » qu’il met en scène à l’Opéra Bastille a pourtant reçu un accueil très enthousiaste lors de la première, samedi 29 mars dernier. Il faut dire que sa vision du chef d’œuvre d’Alban Berg coupe le souffle, tant elle suinte la noirceur. Le livret, tiré du « Woyzeck » de Georg Büchner, explore la folie, les élucubrations mentales d’un pauvre meurtrier. Mais pas une once d’onirisme, même cauchemardesque, chez Marthaler. Il prend le parti du terre-à-terre, de l’ordinaire. Pour unique décor, un troquet-cantine très miteux. Il est habité de silhouettes lasses, mal attifées, qui s’affalent sur des chaises de camping. Tout autour, derrière des parois translucides, des enfants jouent en silence sur des trampolines et shootent dans des punching-balls fluo et grimaçants. On nous montre un monde borgne et fatigué, sans issue, où seul le malheur fermente.
Ce désespoir, les chanteurs le portent comme un stigmate : Wozzeck tremble de tics fébriles, Marie, sa compagne volage et mère de son fils, a la chair triste et la démarche traînante. Il faut un directeur d’acteur de la trempe de Marthaler pour que corps et décors pleurent ainsi à l’unisson. Angela Denoke en Marie et Simon Keenlyside en Wozzeck sont au plus haut de ce que l’opéra peut nous offrir : non seulement ils maîtrisent leur rôle avec une intelligence musicale confondante, mais en plus, ils traduisent vocalement toute la résignation douloureuse que nous suggère la mise en scène. On pourrait dire la même chose de Sylvain Cambreling à la tête de l’orchestre de l’Opéra de Paris, par ailleurs grand ami de Marthaler, tant la richesse de sa direction se met au service du drame, l’illustre avec mille nuances, le nimbe d’une force explosive. Cette symbiose rare culmine dans la scène finale : tandis que l’orchestre gronde comme un cataclysme majestueux, la lumière au néon devient de plus en plus crue, jetant sa terrible blancheur sur les enfants immobiles, les yeux fixés sur le public. C’est un frisson qui traverse alors l’immense opéra Bastille, un frisson comme seuls en génèrent les très grands spectacles.
Thomas Jean
« Wozzeck » d’Alban Berg à l’Opéra Bastille, jusqu’au 19 avril. Mise en scène de Christoph Marthaler. Scénographie d’Anna Viebrock. Orchestre et chœurs de l’Opéra de Paris, direction : Sylvain Cambreling. Avec Simon Keenlyside (Wozzeck), Angela Denoke (Marie), Jon Villars (Tambourmajor), David Kuebler (Andres), Gerhard Siegel (Hauptmann), Roland Bracht (Doktor), Ursula Hesse von den Steinen (Margret)…
Crédit photo : R.Walz/ Opéra national de Paris

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