| |
Bouazza Khelladi repasse un pantalon. Le fer glisse sur le tissu noir. On dirait une vielle locomotive à vapeur qui voyage à travers les plis, sillonne les grandes étendues de coton. Jamais pressé le tortillard.
« Dans 99 % des pressings, on ne travaille plus au fer mais à la presse. Il faut faire du nombre, une quarantaine de pantalons à l’heure. Moi, je passe 10 minutes en moyenne sur chacun ! Je le repasse à l’envers, je prends soin des coutures, je fais l’entrejambe, aussi les poches bien sûr… C’est ça le traditionnel », s’enorgueillit le teinturier. Ce doit être hors de prix, songe-t-on. Pourtant non. Bouazza Khelladi officie en solo afin de réduire au maximum les charges quitte à abattre un énorme boulot. Il était prévenu. « Si tu veux vraiment être teinturier, il faut aimer le métier sinon au bout du cinquième pantalon, tu n’en pourras plus », avait commencé par lui dire le patron chez qui il a débuté à Issy-les-Moulineaux. Le jeune apprenti avait la fibre.
30 ans plus tard, il tient boutique à Nogent-sur-Marne. Les clients sont traités avec les meilleurs égards. Mais gare à ne pas décevoir. « Un jour, se souvient le teinturier froissé, une cliente me dépose un costume dans un état lamentable. Un peu plus tard, un monsieur vient le récupérer. Je m’en rappelle, c’était un samedi. Je le fais payer mais voilà qu’il empoigne le costume n’importe comment. Je lui dis : Monsieur, c’est la première et la dernière fois que je vous fais un costume ! » Ma principale satisfaction n’est pas l’argent mais que mon travail soit apprécié. Le monsieur est ressorti. Il est revenu ensuite pour s’excuser. »
Bouazza Khelladi est en outre un as du nettoyage à sec. Il œuvre au cas par cas. S’il vous assure qu’il n’y a rien à faire pour enlever cette auréole, croyez-le. « C’est définitif. Les clients le comprennent tout de suite. » Des exemples ? « L’eau de javel, même diluée, c’est terminé. L’encre de stylo, c’est fini aussi. Certaines peintures. » Le vin ? « On peut l’enlever. Mais les gens croient qu’en mettant du sel ou je ne sais quoi, il partira. C’est faux. La meilleure chose à faire, c’est encore de ne rien toucher et me l’apporter. » Et si vous échouez ? « L’expérience étant la somme des erreurs, je mets en garde le client si le cas est délicat. Vous savez combien de fois j’ai eu recours à mon assurance en 30 ans ? Trois fois ! La dernière fois, c’est il y a 10 ans. J’en étais malade. Mon assureur m’a dit : « Mais Monsieur Khelladi, pourquoi vous vous mettez dans cet état ?» » Il ouvre un tiroir et en retire un chèque. « La dame n’est même pas venu le chercher. » |