Et si l’on grimpait au sommet de la montagne Sainte Geneviève ? Au croisement de la rue Clovis et de la rue Descartes, on remarque une porte banale, anodine. Loin des perspectives monumentales un peu écrasantes de la Place du Panthéon, cette entrée fait pénétrer subrepticement dans l’église Saint-Etienne-du-Mont, où l’on découvre, dans le désordre, beautés, curiosités et vestiges historiques.
A droite, un panneau mène aux vitraux de la galerie des charniers. Douze scènes réalisées au début du XVIIe siècle, montrées à hauteur d’yeux, éclairées par la lumière rasante de l’après-midi d’hiver.
Côté abside, des piliers recueillent les épitaphes de deux illustres jansénistes. Pascal, le penseur mystique, mort chez sa sœur au 67 de l’actuelle rue du Cardinal Lemoine, a été inhumé en 1662 en voisin. Les restes de Racine ont eux été transportés ici après la destruction de Port-Royal des Champs, sa chère abbaye de Port-Royal, cible du pouvoir monarchique, ayant été rasée, et son cimetière dévasté.
Avançant au-delà du chœur, on se retourne pour découvrir le jubé, jubilant joyau de l’église. Il traverse la nef sans clore la vue, avec ses frises de pierre presque orientales. Deux anges en lévitation se contorsionnent pour contempler deux vertigineux escaliers à vis se reflétant parfaitement l’un l’autre, enroulés en spirale autour des premiers piliers du chœur. C’est le seul jubé encore préservé à Paris, édifié au XVIe siècle : à la fois tribunes de lecture et portes séparant le chœur du reste de l’église, les jubés ont souvent été détruits aux XVIIe et XVIIIe siècles, ne s’accordant plus à la liturgie de l’époque.
Après le jubé, place à la chaire comme podium pour le prédicateur ! Celle de Saint-Etienne-du-Mont, sculptée en 1651 par Claude Lestocard sur les dessins de Laurent de la Hyre, est portée à bout de bras par un brave Samson encore pourvu de toute sa chevelure, soutenant sans peine les impassibles Vertus ornant les boiseries. La chaire fait face au buffet du grand orgue sculpté en 1631, dominé par un Christ jaillissant du tombeau, cerné d’anges et de chérubins. Sa qualité a attiré de célèbres interprètes au cours des siècles, dont César Franck et Maurice Duruflé, organiste titulaire de 1930 à 1986.
La chapelle de Sainte Geneviève conserve une grande châsse contenant les pierres subsistantes de son sarcophage. Les reliques principales ont été brûlées à la Révolution ; l’église accueille aussi des reliques préservées dans d’autres églises. La chapelle, réalisée au XIXe siècle, prolonge ainsi la mémoire de la patronne de Paris.
Par un autre jour d’hiver, le 10 janvier 1896, éclairé par un soleil radieux, l’église Saint-Etienne-du-Mont était pleine à craquer pour célébrer les obsèques d’un poète aimé et maudit : Verlaine, "le triste errant, le clochard socratique" de la rue Descartes, selon Paul Claudel. Fauré était à l’orgue ; Mallarmé écrira : "Ce fut, amis et ciel, très beau de deuil et de sérénité".
Et soudain, c’en est trop : d’évocations, d’histoires amoncelées ! Il est temps de sortir pour admirer aussi l’extérieur de l’église, construite en plus de cent ans, de 1492 à 1626, puis restaurée par Baltard vers 1860. Le Panthéon colossal est à deux pas, mais aussi la bibliothèque Sainte-Geneviève, devant laquelle attendent patiemment des étudiants en file indienne. Ils parlent, ou lisent déjà. Tout près de la sainte au mont dormant, la vie ne tarde pas à reprendre ses droits.
Marie-Ange Daguillon.